Pour aller bien… « em////@-vous ! »

Chère lectrice, cher lecteur,

Les Gaulois d’Astérix ne craignaient qu’une chose : que le ciel leur tombe sur la tête.

Deux mille ans plus tard, leurs descendants ricanent en pensant au ciel mais ils n’en ont pas pour autant pas fini avec la peur.

Ce qu’ils craignent aujourd’hui plus que tout au monde : l’ennui.

C’est pourquoi, partout et tout le temps, ils sont « connectés », fréquentent des « réseaux sociaux » et passent d’une activité à l’autre, leur smartphone à la main, en criant à qui veut l’entendre qu’ils sont « dé-bor-dés ».

Au moment où je vous écris cette lettre, je suis dans un TGV (vitesse, vitesse…), entouré de cadres à l’air sérieux qui tapent sur leur ordinateur des rapports de la plus haute importance.

Petite parenthèse, je précise que deux de ces « managers de business-unit » viennent de sortir des Pompotes pour leur goûter. On est toujours un peu l’enfant qu’on était…

Mais bref ! Nous pourrions engager la conversation, discuter du temps qu’il fait, mais non ! Le clavier n’attend pas : il faut produire des tableaux de chiffres, des présentations, des rapports détaillés, tout, n’importe quoi plutôt qu’« avoir l’air » oisif. Alors manger sa Pompote, d’accord, mais avec les sourcils froncés.

Vous allez me dire que je ne fais pas mieux que les autres… C’est vrai ! Je suis bêtement en train de vous écrire cette lettre plutôt que de rêvasser en admirant par la fenêtre les magnifiques paysages du Jura.

Et pourtant !

Les forêts intérieures de l’esprit

Lorsque notre esprit vagabonde, qu’il se perd dans ses forêts intérieures, qui peut sérieusement soutenir que ces promenades ne servent à rien ?

N’est-ce pas la mélancolie, le laisser-aller mental, l’ennui, qui ont inspiré certains des plus beaux poèmes, des plus beaux tableaux, des musiques les plus émouvantes ?

Comme la Chanson d’Automne de Verlaine, par exemple :

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Certes, je n’ai pas connaissance d’étude scientifique qui démontre un bienfait attesté de l’ennui.

Mais ce qui est sûr, c’est que Verlaine n’aurait jamais écrit ces vers s’il avait passé le temps où il les a médités avec un téléphone portable dans la main, à jouer à Candy Crush ou à envoyer des SMS à Rimbaud.

Et ce « Vieil homme triste » de Van Gogh, n’est-il pas splendide ?

Certains paysages tristes, certaines musiques pleines de gravité (écoutez un requiem, par exemple) nous emmènent sur des terrains qu’on aurait cru arides, déserts, et qu’on découvre pleins d’une âme brute et sincère, d’une puissance qui ne ment pas.

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les grands gourous modernes de la communication, les inventeurs d’Apple ou de Microsoft, ont banni l’utilisation des objets qu’ils vendent aux autres à leurs propres enfants [1].

Eh oui, quand on est enfant, chez Steve Jobs, chez Bill Gates, on s’emm… !

Pareil en Angleterre, où la London Acorn School, une école réservée aux enfants des plus fortunés, propose à ses élèves une scolarité sans le moindre écran (téléphone, télévision, ordinateur etc.), y compris pendant les vacances [2].

Des fous ? Au contraire ! Une étude récente de l’OCDE a montré que l’usage des nouvelles technologies en classe avait contribué à une baisse générale du niveau des élèves [3] !

Ce dont le corps a besoin

C’est que l’ennui est aussi un professeur. Exigeant, c’est vrai, mais quel professeur !

Il enseigne un art très particulier et oublié de notre société moderne, celui de la patience.

Et en matière de santé, il ne s’agit pas d’un vain mot. Le temps long n’est-il pas celui que réclame le corps malade pour guérir ?

Dans une lettre récente, le journaliste Yves Rasir évoquait la notion très proche de « temporisation », développée par le mathématicien Nassim Nicholas Taleb :

« Pour lui, l’aptitude du corps humain à s’autoguérir est une réalité attestée par le temps long de l’évolution.

Les vertus du jeûne et l’utilité de la fièvre sont également des évidences que la science redécouvre, mais que des millénaires de connaissance empirique ont déjà amplement démontrées. 

Sauf menace vitale imminente, il préconise carrément de fuir les médecins et de s’abstenir de toute médication pour rester en bonne santé ! 

À ses yeux, aucun traitement ne vaudra jamais la patience chez un patient suffisamment sain [4]. »

Voilà pourquoi il ne faut pas fuir l’ennui à tout prix.

Au contraire, accueillons-le lorsqu’il se présente à notre porte.

Il reste à dîner ? Très bien !

Qu’il passe la nuit chez nous et qu’au petit matin on lui ouvre la porte un sourire aux lèvres, en lui souhaitant bon voyage…

Vous connaissez la chanson de Johnny Hallyday, L’envie ?  

« Qu’on me donne l’obscurité, puis la lumière.
Qu’on me donne la faim la soif, puis un festin.
Qu’on m’enlève ce qui est vain et secondaire,
Pour que je retrouve le prix de la vie enfin. »

 

Eh bien, il me semble que c’est exactement le même conseil que nous donne le Dr Patrick Lemoine, psychiatre, directeur d’enseignement clinique à l’Université Claude Bernard de Lyon :

 

« Je pense profondément que c’est en grande partie au cours de ces périodes où je m’ennuyais que je me suis construit grâce à mes rêves éveillés.

C’est au cours de l’inaction que l’on pense, élabore, crée et c’est au cours de l’action que l’on applique ce qu’on avait imaginé en ne faisant rien. [5] »

 

À l’heure des « serial-entrepreneurs » de la Silicon Valley, des hommes et des femmes qui sont « toujours en mouvement » et sautillent d’un projet à l’autre sans jamais sentir la terre sous leurs pieds, le Dr Lemoine suggère, lui, une bonne petite cure d’ennui ou de contemplation.

Alors c’est dit ! Soyons, de temps en temps, les vaches qui regardent passer les trains. Avec les managers à Pompotes et autres Combris à l’intérieur…

Santé !

Gabriel Combris




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12 réponses à “Pour aller bien… « em////@-vous ! »”

  1. Lucie dit :

    Tellement vrai !

    Quand je sors de ma retraîte (1 à 2 fois/ an, où j’entreprends un voyage en TGV de Nantes à Paris, soit 4 h, où mon goût pour l’observation de mes congénères enregistre avec curiosité, intérêt , étonnement
    , et de plus en plus stupeur et inquiétude toutes les scènes que le quotidien met sous mes yeux) ma provincialité découvre des êtres de plus en plus étranges dans ce sens où leur religion ou l’absence de celle-ci semble les avoir convaincus pour des raisons de productivité sans doute, de l’obligation de communiquer entre eux pa r le truchement d’objets en plastique dont certains ne consentent à décoller les yeux que pour satisfaire les besoins vitaux – ayant fait le choix d’une hygiène de vie qui me permet des comportements du temps passé tels que, les mains tranquillement ran gées sur mes genoux, prendre plaisir à regarder défiler les paysages, observer, discrétement, mais c’est loin d’‘être le point le plus délicat puisque je suis souvent la seule de la rame à me livrer à ce genre d’exercice, les personnes assises autour de moi avec qui la SNCF me donne l‘ opportunité de partager 4 h de nos vies respectives, tenter d’engager un début de conversation ( après avoir réussi à trouver un prétexte acceptable) qui sont pour moi autant d’ex du meilleur exotisme susceptibles de distraire mon esprit campagnard pendant de longues périodes – oui ! qu’il est doux, qu’il est intéressant de n’être occupé à rien d’autre que de regarder la vie se dérouler autour de soi comme un enfant qui vient de naître !

    Amitiès d’une voyageuse d’autrefois dans le train d’aujourd’hui,

    Lucie

  2. Claura dit :

    Monsieur Combris,
    Votre lettre  » Pour aller bien… m’ émeut,
    Excusez moi, je suis artiste.
    Je vous remercie de m avoir offert un moment délicieux.
    Bien cordialement.

  3. Brigitte dit :

    Bonjour Gabriel,
    Merci pour vos lettres riches en informations utiles et pleines de bonne humeur, cela fait du bien de les lire!
    Pas d’étude scientifique qui démontrent les bienfaits de l’ennui, dites-vous…et bien réjouissez-vous avec la découverte récente du « default network » (réseau par défaut) les neurosciences ont pu mettre à jour tout un tas de connections qui se font dans le cerveau quand il ne fait « rien ». Même si on en connaît pas encore toutes les fonctions, ce réseau jouerait un grand rôle dans l’introspection par exemple. Comme elles ont pu apporté des preuves sur les bienfaits de la méditation, les neurosciences nous montrent là encore les preuves de ce que la sagesse des peuples sait depuis longtemps : ne rien faire est essentiel !

  4. Lucie dit :

    J’aime lire vos ‘newsletters’ …
    Je me demande pour le Livre:
    Les trésors de la santé de la nature,
    je suis déjà abonné alors j’imagine que je n’y ai pas le droit

    OU
    y’a t’il un moyen de se le procurer quand nous sommes déjà abonné ?

    Merci

  5. Surgeon dit :

    Merci pour ces propos drôles et plein de justesse.
    Ils sont à méditer… Du coup donc sans portable à la main ou autre PC.
    Je vais en proposer la lecture à mes enfants jeunes adultes qui sont réceptifs à ces discussions.
    Ça promet des moments intéressants.
    Merci.
    Bien à vous.

  6. Anne GUILLAUME-ÇETIN dit :

    Hihi!
    Je n’ai pas le temps de répondre, ni de lire cet article.
    Mais je fais tout cela… en pensant, comme sur les réseaux sociaux, à mettre un « pouce en l’air » signifiant que « j’aime », que ça me fait du bien.
    Merci!
    Bonne journée à tous!!!

  7. Jean-Marc Monod dit :

    Magnifique article!
    Comme je viens de me reveiller, je ne suis pas en état de commenter trop.
    Mais je vous donne 10/10 pour le fond
    10 pour la grammaire
    10 pour l’orthograpphe
    10 pour la forme pleine d’humour et qui donne envie de lire jusqu’à la fin.
    Et 9/10 sur la capacité à donner des exemples variés…….vous ne donnez que des exemples d’artistes créant dans le rêve. Monsieur Tesla , un grand scientifique , à immaginé le courrant triphasé un dimanche en promenade, en regardant les nuages d’un ciel mouvementé.
    Pierre Curie, un grand rêveur aussi…….à quoi rêvait-il le jour ou il traversait une rue sans regarder et s’est fait exploser la tête sous la roue d’une diligence?
    Moralité: il faut choisir les endroits où rêver! Mais……oui, rêvons et créons!

  8. aubry-bisri.martine dit :

    merci mille fois pour cet article drôle et profond
    nous n’avons pas besoin de grands discours, mais présentés comme ça, oui!

  9. Josiane Olff-Nathan dit :

    Bravo pour votre lyrisme ! Mais j’aurais bien aimé avoir les sources que vous citez en appels de notes…. notes absentes de l’article !

  10. Marie Berthier dit :

    oui….vous avez raison….l’ennui est une source cachée dans nos montagnes intérieures !
    les outils connectés pour l’apprentissage à tout âge sont pourtant un vrai progrès (foad, mooc etc.) et ouvrent au savoir (gratuit et accessible par tous !) donc à la connaissance, donc à la tolérance, donc à la démocratie…. à quand une éducation à l’usage raisonné de ces technologies ? c’est comme l’électricité, une révolution ! utile ! on ne va pas revenir à la bougie ! ! donnons à ces technologies la digne place qu’elles méritent en tant qu’outil. Merci d’avance pour vos sources, cordialement Marie

  11. Françoise dit :

    Absolument génial cet article. Une très belle analyse. J’ai adoré l’image des managers avec leur Pompotes !
    Cordialement

  12. ANTONUCCI dit :

    Il est dix heures. Dimanche.
    Les nuages s’effilochent.
    Un flot de lumière.
    Le pin majestueux se balance.
    Deux mouettes se poursuivent.
    Deux gamins rient aux éclats.
    Je m’ennuie délicieusement.
    Il est dix heures. Un Dimanche.

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